- Elle est comme je le souhaitais ? demanda d'un air soupçonneux Matthieu Bergon en examinant la forme inanimée devant lui. -
Tous vos désirs ont été pris en compte, répondit le docteur Nathan
Webber, d'une voix faible et hésitante. Dans la limite des technologies
existantes, bien évidemment. -
Evidemment...reprit pensivement Matthieu, tout en touchant pour la 1ère
fois d'une main ferme la femme robot immobile devant lui.
La
pièce dans laquelle se trouvait les 2 hommes était plongée dans le
noir. Seule la femme robot était éclairée d'un halo de lumière bleutée
provenant du plafond. Seuls l'écran du gigantesque ordinateur mural
projetait lui aussi une faible lumière dans un coin de la salle. Le
robot était encore recouvert d'électrodes et de fils. Son corps nu
ressemblait à s'y méprendre à celui d'une femme normale, mise àpart que
celui-ci était parfait. La lumière bleue révélait les formes généreuses
de la jeune femme, ses traits doux et son regard pénétrant.
- Elle nous voit ? entama soudainement Matthieu, son regard plongé dans les yeux bleus du robot. - Oui, j'ai activé ses fonctions visuelles. Mais j'ai mis son corps en pause pour l'instant. - C'est pourquoi elle ne respire pas ? - En effet. Vous voulez que je la mette en marche tout de suite ? - Non attendez encore. Je souhaite encore l'observer.
Matthieu
Bergon était un financier redoutable. Un financier qui avait toujours
su deviner les tendances du marché. Un homme qui ne s'autorisait que
très peu de loisirs, rationnel et froid. Son crane rasé de près,sa
large mâchoire et ses yeux perçants lui donnaient un air de prédateur.
Rare étaient les personnes qui osaient le défier ou remettre en cause
ses paroles. Une fois qu'il se lançait dans un projet, rien ne pouvait
lui faire faire marche arrière. Le
petit homme à lunettes à côté de lui, qui dépassait à peine les1m60
était à peu près tout son contraire.Toujours hésitant, il doutait de
chacune de ces actions, cequi le poussait à systématiquement refaire 3
fois les mêmes calculs pour s'assurer qu'il n'y avait aucune
erreur.Depuis son plus jeune âge, plutôt que de lutter contre sa
timidité naturelle, il avait pris la décision de se terrer dans un
laboratoire pour ne pas avoir à affronter le monde extérieur. Très
intelligent et travailleur infatigable, il était reconnu dans la
communauté scientifique pour ses connaissances poussées en robotique.
Il était ainsi apparu comme le candidat idéal aux yeux de Matthieu pour
mener à bien ce projet. En
regardant à nouveau le robot, Matthieu poussa intérieurement un soupir
de soulagement. Enfin, le Dr Webber avait terminé... Depuis qu'il
l'avait contacté il y a 2 ans de cela en lui promettant de le payer
grassement, il s'était demandé à plusieurs reprises s'il avait bien
fait de s'en remettre à ce scientifique perfectionniste. Pour Matthieu,
éternel impatient, les 2 ans avaient parus interminables. Enfin, il
n'allait pu avoir à supporter les excuses et les explications
interminables de Webber, en écoutant sa voix balbutiante qui avait le
don de l'exaspérer. Eve, son robot personnel, venait de naître...
Le Dr Webber l'interrompit dans ses pensées en toussotant avant d'entamer : -
M. Bergon, si je puis me permettre, nous pourrions discuter des
derniers détails dans le salon adjacent, nous serions plus
confortablement installés, enfin si vous le souhaitez. Je ne fais que
l'hypothèse que vous préféreriez mais c'est à vous de pendre la décis... - Allons-y, le coupa Matthieu d'un ton sec avant de se diriger d'un pas vif vers la porte menant au salon.
Le Dr Webber se mit à trottiner pour le suivre et le devancer afin de
taper le code menant à son salon personnel. Il fit ensuite signe à
Matthieu d'entrer,puis de s'installer sur le canapé au milieu de la
pièce. Aux yeux de Matthieu, le salon
de Webber était la seule pièce qu'il appréciait. Le canapé en cuir noir
était particulièrement confortable et il suffisait de taper sur un
bouton pour qu'un robot vous apporte les rafraichissements souhaités
quelques minutes plus tard. Il se cala donc au fond du fauteuil avant
de prendre la parole de sa voix forte qui effrayait tant de ses
employés dans sa banque d'investissement : - De quels détails souhaitiez-vous que nous parlons ? Et je vous en prie, allez droit au fait, je n'ai pas de temps à perdre. - A vrai dire, je voulais faire un point avec vous sur sa programmation, ce qui se passera dans sa tête si vous préférez... - Que voulez-vous rajouter sur ce point ? Je pensais avoir été assez clair dans le brief que je vous ai transmis. -
Vous m'avez demandé de la faire penser comme une humaine et de la faire
à l'image de votre femme idéale, tout en faisant en sorte que personne
ne puisse deviner qu'elle n'est pas humaine. Elle sait qu'elle est un
robot mais a reçu l'instruction de ne jamais le révéler. Vous avez
également souhaité qu'elle vous aime pour vous et pas juste votre
argent et qu'elle ose vous tenir tête. - Oui, tout à fait. Et alors ? -
Cette programmation très spécifique pour un robot est ce qui m'a pris
le plus de temps. J'ai fait en sorte qu'elle soit attiré par votre
physique et votre personnalité particulière tout en restant
suffisamment indépendante pour avoir ses propres envies, ses propres
opinions. - Vous vous répétez, Webber... -
La plupart des robots sont soumis et font ce qu'on leur demande. Eve
est sur ce point très originale. Elle ressent des émotions et fait ses
propres choix, qui peuvent être contraire à ce que vous lui aviez
demandé. En d'autres termes, elle est imprévisible. - Oui, c'est justement ce que je voulais. -
Tant mieux. Je voulais juste vous prévenir que je ne peux être
responsable en aucun cas pour ses actes futurs étant donné qu'elle
prendra ses décisions de son propre chef. -
Evidemment. Je peux même vous signer un papier sur ce point si ça peut
vous rassurer, vous garantissant que je ne remettrai pas en cause le
paiement que je vous ai versé sauf si elle est défectueuse bien
entendu. - Oui, effectivement, je
préférerais. A vrai dire, j'ai pris la liberté de le préparer. (Il se
leva et se dirigea vers une sorte de coffre fort dans un coin de la
pièce. Il en sortit délicatement un papier cacheté et un stylo plume
qu'il s'empressa de ramener à Matthieu Bergon). Signez ici, s'il vous
plaît. - Voilà. C'est fait. Je peux l'emmener, maintenant. - Dans quelques minutes. Laissez moi juste le temps de finir d'activer ses fonctions vitales.
Le Dr Webber sortit de la salle une demi heure avant de revenir un sourire aux lèvres. - Elle est prête ! - Voilà le reste de la somme que je devais vous payer, annonça Matthieu en tendant négligemment un chèque à Webber. -
Merci, se réjouit Webber en se saisissant religieusement du chèque tout
en contemplant la somme indiquée en bas de celui-ci. Cela va me
permettre de financer de nouvelles recherches ! - Tant mieux pour vous. Où est-elle ? - Elle vous attend dans la salle adjacente. Je l'ai vêtu de blanc, sa couleur préférée.
En
rentrant dans la salle précédente dans laquelle Webber avait allumé
toutes les lumières, Matthieu fut subjugué par le côté humain de la
jeune femme qui l'attendait debout en souriant dans la salle en se
caressant la nuque d'un air gêné. Elle était magnifique. Pour la
première fois depuis de très nombreuses années, celui que tout le monde
appelait le requin, le redoutable Matthieu Bergon, se retrouvait
déstabilisé,à court de mots. Lorsqu'elle était immobile, au milieu de
la pièce, elle n'était encore à ses yeux qu'un robot. Mais désormais
qu'elle était animée,il avait l'impression d'être face une femme en
chair et en os. A ce moment précis, il dût reconnaître intérieurement
que Webber avait fait un travail extraordinaire. C'est elle qui brisa la glace en premier en se rapprochant de lui : -
Vous devez être Matthieu ? Commença-t-elle en s'arrêtant à moins d'un
mètre de lui. Sa voix était suave et douce, comme l'avait demandé
Matthieu. - Oui, en effet. Et vous êtes Eve ? -
Vous êtes très bien informée, reprit-elle en souriant de plus belle. Je
sais que c'est vous qui êtes à l'origine de ma création et je voulais
vous remercier pour ça. - Oh. Vous savez. Ce n'est rien, répondit Matthieu maladroitement, d'une voix peu assurée. -
Ce sera notre secret, ne vous inquiétez pas. Vous avez envie d'aller
boire un verre ? J'aimerais bien faire plus ample connaissance avec
vous. - Oui, pourquoi pas ? Je connais un endroit sympa près d'ici. Ils font des très bons cocktails. - Tant mieux ! J'adore les Tequila sunrise ! Au fait, ça ne vous dérange pas si je vous tutoie ? - Non, je vous en prie...Enfin, je t'en prie. - Bon alors, allons-y, je suis pressé de voir le soleil et la nature avec toi ! conclut-elle en lui prenant la main.
Une
semaine plus tard, Matthieu l'embrassait pour la 1ère fois dans le parc
des buttes chaumont, sous un beau soleil. 3 semaines plus tard, ils
faisaient l'amour dans une chambre d'hôtel luxueuse à Venise. 2 mois
plus tard, Matthieu la demandait en mariage sur le toit d'un gratte
ciel New-Yorkais. Le financier
avait redécouvert avec Eve le sens du mot amour, partage. Comme
lorsqu'il avait 16 ans et qu'il avait connu son 1er amour, c'était
comme repartir de zéro avec Eve. Elle l'aimait. Pas d'un amour aveugle
ou intéressé. Elle l'aimait point, pour lui, pour sa personnalité. Et
lui aussi l'aimait, plus qu'il n'avait jamais aimé. Pour Matthieu, Eve
n'était pas un robot, c'était une femme, que tout le monde appréciait
d'ailleurs pour sa gentillesse d'une part et d'autre part pour ses
opinions fortes,qu'elle n'hésitait pas à défendre quand elle pensait
que cela s'imposait. Le financier directeur d'une des plus grandes
banques d'investissement du monde était redevenu un petit garçon
amoureux. Il délaissait de plus en plus son travail pour Eve. Il était
en train de changer progressivement. Sa haine envers les autres qu'il
considérait moins intelligents que lui, son arrogance, sa voix froide
et cruelle, toutes ses anciennes caractéristiques s'estompaient
progressivement pour laisser la place à une homme nouveau : plus calme,
plus patient, plus à l'écoute des autres. Sa banque d'investissement,
dont Matthieu ne s'occupait plus qu'épisodiquement, commençait à battre
de l'aile. Son leader implacable et pragmatique n'existait plus. Au
bout d'1 an, suite à plusieurs mauvais choix, l'établissement bancaire
finit par faire faillite. Matthieu ne s'en préoccupa guère, continuant
à dépenser l'argent qui lui restait pour Eve, pour leur mariage. Et
c'est alors qu'un jour, alors qu'ils étaient tous deux installés à une
table d'un restaurant parisien dont la nourriture était moyenne (par
manque d'argent, Matthieu avait dû revoir à la baisse ses goûts en
matière de gastronomie), Eve entama d'une voix où perçait de la
tristesse : - Matthieu, il faut qu'on parle. -
Oui, bien sûr. De quoi ? Je sais que tu aurais préféré partir en
vacances la semaine prochaine à Hawaï mais je vais bientôt trouver un
travail qui nous permettra de partir loin. - Non, ce n'est pas de ça que je veux te parler. Je veux qu'on parle de nous deux. - Oui, si tu veux, répondit Matthieu d'une voix qui commençait à devenir tremblotante. Que se passe-t-il ? - Je ne suis plus amoureuse de toi. -
Quoi ! s'exclama Matthieu d'une voix forte. Mais ce n'est pas possible,
cria-t-il en se levant sans se soucier que les autres tables puissent
entendre ce qu'il disait. Tu es un robot et tu es programmé pour
m'aimer ! Webber t'a créé ainsi ! -
Webber m'a créé pour aimer Matthieu Bergon, le ponte de la finance,
celui que tu étais à l'époque. L'homme riche, implacable, froid et
intransigeant avec les autres. Un homme qui n'avait peur de rien ni de
personne. Un homme qui n'aimait personne, à part lui-même. Depuis, tu
as changé et je n'aime pas le nouveau Matthieu Bergon. Je suis désolé
mais je suis programmé ainsi. Rationnellement, je vois bien que tu es
devenu un homme meilleur, plus gentil. Mais ce n'est pas ces facettes
de ta personnalité que Nathan voulait que j'aime chez toi, sans doute
parce qu'il savait que tu n'étais pas comme ça à l'époque. (Elle se
leva de table, se saisissant de son sac à main Louis Vuitton) Je te
quitte Matthieu. De toute façon, tu n'as plus besoin de moi. Tu peux
aimer une femme humaine à présent, qui t'aimera pour ce que tu es
devenu. Adieu.
Matthieu
se leva également, pensant tout d'abord lui courir après. Puis il
repensa à Webber. Quel incapable ! Il allait comprendre ce que ça
faisait d'affronter un Matthieu Bergon en colère. Ce
soir là, il rentra chez lui et pleura, pour la 1ère fois de sa vie
d'adulte. Finalement, à cause d'Eve, il était redevenu un humain...
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